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Paracétamol, ibuprofène et résistance aux antibiotiques : un lien inattendu sous surveillance
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Paracétamol, ibuprofène et résistance aux antibiotiques : un lien inattendu sous surveillance

La résistance aux antibiotiques est devenue l’un des grands défis sanitaires du XXIᵉ siècle. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), environ une infection bactérienne confirmée sur six dans le monde était résistante aux antibiotiques en 2023. Entre 2018 et 2023, la résistance a augmenté pour plus de 40 % des couples « bactérie-antibiotique » surveillés.

Traditionnellement, lorsqu’on parle de résistance aux antibiotiques, on pense immédiatement à la surconsommation ou au mauvais usage des antibiotiques. Pourtant, les recherches récentes commencent à attirer l’attention sur une question beaucoup moins connue : certains médicaments qui ne sont pas des antibiotiques pourraient-ils également influencer l’évolution de la résistance bactérienne ?

Parmi eux figurent deux médicaments extrêmement courants : le paracétamol (acétaminophène) et l’ibuprofène.

Il ne s’agit pas de dire que ces médicaments sont dangereux ou qu’il faut arrêter de les utiliser. La question est beaucoup plus subtile : dans certaines conditions expérimentales, ces molécules semblent pouvoir modifier le comportement et l’évolution de certaines bactéries.

Le paracétamol et l’ibuprofène : deux médicaments, deux mécanismes

Le paracétamol est principalement utilisé comme antalgique et antipyrétique, c’est-à-dire pour soulager la douleur et faire baisser la fièvre. Il possède une activité anti-inflammatoire beaucoup plus faible que celle des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS).

L’ibuprofène, en revanche, appartient à la famille des AINS. Il possède des propriétés antalgiques, antipyrétiques et anti-inflammatoires.

Ces médicaments ne sont donc pas des antibiotiques et ne doivent pas être considérés comme des traitements des infections bactériennes.

Cependant, des travaux microbiologiques ont montré que certaines molécules non antibiotiques peuvent avoir des effets inattendus sur les bactéries : modification de leur croissance, stress cellulaire, expression de certains gènes, fonctionnement des pompes d’efflux ou encore sensibilité aux antibiotiques.

Une étude récente soulève une question importante

Une étude publiée récemment dans npj Antimicrobials and Resistance a examiné l’effet de plusieurs médicaments non antibiotiques sur Escherichia coli, notamment l’ibuprofène et l’acétaminophène.

Les chercheurs ont étudié ces médicaments en présence de ciprofloxacine, un antibiotique de la famille des fluoroquinolones, à des concentrations considérées comme pertinentes pour l'environnement intestinal.

Les résultats sont particulièrement intéressants : l’exposition à l’ibuprofène et à l’acétaminophène a été associée à une augmentation de la fréquence des mutations et à l’apparition d’une résistance élevée à la ciprofloxacine dans les conditions expérimentales étudiées. L’analyse génomique a notamment identifié des mutations touchant GyrA, MarR et AcrR, avec un lien avec la régulation de la pompe d’efflux AcrAB-TolC.

Les pompes d’efflux constituent l’un des mécanismes utilisés par les bactéries pour diminuer la concentration intracellulaire de certaines substances toxiques, notamment certains antibiotiques.

Mais attention : il ne s'agit pas d'une preuve clinique

Cette étude est importante, mais elle doit être interprétée avec prudence.

Elle a été réalisée sur des bactéries dans des conditions expérimentales contrôlées. Elle ne démontre pas que les personnes qui prennent du paracétamol ou de l’ibuprofène développent systématiquement des infections résistantes aux antibiotiques.

Le paracétamol pourrait également favoriser le transfert de gènes de résistance

Une autre piste concerne non plus directement la mutation bactérienne, mais le transfert horizontal de gènes.

Les bactéries peuvent en effet échanger du matériel génétique. L’un des mécanismes les plus importants est la conjugaison bactérienne, au cours de laquelle une bactérie peut transmettre à une autre une molécule d’ADN, notamment un plasmide contenant des gènes de résistance aux antibiotiques.

Une étude publiée en 2024 dans Chemical Engineering Journal a étudié l'effet du paracétamol et de ses métabolites à des concentrations environnementales.

Et l’ibuprofène ?

L’ibuprofène présente également des résultats scientifiques contrastés.

D’un côté, certaines études montrent qu’il peut exercer une pression sur les bactéries et modifier l’expression de mécanismes liés au stress et aux pompes d’efflux.

Une étude publiée en 2024 dans npj Antimicrobials and Resistance avait notamment étudié plusieurs médicaments non antibiotiques, dont le paracétamol et l’ibuprofène, chez E. coli. Cependant, une autre étude publiée dans la même période a obtenu un résultat important : après une évolution expérimentale de E. coli exposé à des concentrations environnementales d’ibuprofène, les chercheurs n’ont pas observé de résistance croisée aux antibiotiques dans les conditions étudiées.

Cette apparente contradiction est scientifiquement intéressante.

Elle signifie que l’effet d’un médicament sur la résistance bactérienne dépend probablement de nombreux facteurs : concentration, durée d’exposition, espèce bactérienne, antibiotique concerné, environnement, état physiologique de la bactérie et mécanisme de résistance étudié.

Il serait donc incorrect de présenter l’ibuprofène comme un « inducteur de résistance » de manière générale.

Paradoxalement, l’ibuprofène pourrait aussi renforcer certains antibiotiques

La recherche devient encore plus surprenante lorsqu’on observe le phénomène inverse.

Une étude récente publiée dans The Journal of Antibiotics a évalué l’effet de certains AINS, dont l’ibuprofène, associés à des antibiotiques sur des souches cliniques multirésistantes d’Escherichia coli.

Les chercheurs ont observé que l’association de l’ibuprofène avec certains antibiotiques pouvait augmenter la sensibilité bactérienne aux antibiotiques et réduire leurs concentrations minimales inhibitrices (CMI/MIC). L’effet le plus marqué a été observé avec l’association ibuprofène–ciprofloxacine dans leur modèle expérimental. Les auteurs proposent notamment une altération de l’intégrité membranaire comme mécanisme possible.

Cela montre que les interactions entre médicaments non antibiotiques et bactéries sont loin d’être simples.

Une même famille de molécules pourrait, selon le contexte expérimental, modifier la sensibilité bactérienne dans un sens ou dans l’autre.

 Pourquoi ces médicaments peuvent-ils influencer les bactéries ?

Plusieurs mécanismes sont actuellement étudiés.

1. Le stress oxydatif

Certaines molécules peuvent provoquer ou favoriser la production d'espèces réactives de l'oxygène (ROS). Chez les bactéries, ce stress peut endommager différentes structures cellulaires et perturber l'ADN.

Une augmentation du stress peut également favoriser certaines réponses adaptatives susceptibles de contribuer à l'apparition de mutations.

2. Les pompes d’efflux

Les bactéries possèdent des systèmes capables d'expulser diverses molécules hors de la cellule.

Chez E. coli, le système AcrAB-TolC est particulièrement important dans la résistance à plusieurs substances.

L’étude récente associant ibuprofène et acétaminophène à une résistance accrue à la ciprofloxacine a notamment retrouvé des mutations dans des régulateurs liés à ce système.

3. Le transfert horizontal des gènes

La résistance ne dépend pas uniquement de mutations spontanées.

Les bactéries peuvent également échanger des gènes de résistance, notamment grâce aux plasmides.

Ce mécanisme est particulièrement préoccupant car une bactérie qui acquiert un plasmide de résistance peut rapidement transmettre ce matériel génétique à d'autres bactéries.

Le paracétamol a notamment été étudié dans ce contexte, avec des résultats expérimentaux suggérant qu'il pourrait favoriser certains mécanismes de transfert horizontal dans des conditions environnementales.

Il serait scientifiquement injustifié de conclure, à partir de ces études, que l’utilisation normale de paracétamol ou d’ibuprofène provoque une résistance aux antibiotiques chez l’être humain.

La majorité des travaux montrant ces phénomènes sont des études in vitro ou expérimentales, réalisées dans des systèmes bactériens contrôlés.


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